Témoignages



Lecture vivante ...

Célia-Violaine Hébrard
Fondatrice de l'atelier


Bonjour,
Je m’appelle Célia-Violaine Hébrard, je suis la fondatrice de l'atelier.

Je suis née en février 1957 en la ville d'Albi au sud de la France actuelle et alors déclarée de sexe masculin au prénom en vogue à l'époque de ‘’Patrick’’  car l'apparence de mes organes génitaux semblait alors conforme à ce qui est admis pour désigner un nouveau-né de sexe mâle.

C'est quelque jours après ma venue au monde qu'il a été découvert par mes parents, puis constaté par le médecin de famille une première étrangeté chez moi avec la présence de testicules ectopiques (1).  Toutefois c'est durant mon adolescence qu’il a été évoqué pour la première fois par un autre médecin de famille puis confirmé à l’âge adulte par des examens médicaux qui s’étalèrent sur plusieurs années, ma variation intersexe - ''syndrome''  épididymo-müllérien en relation avec un caryotype mosaïque chimérique XY/xx (2) et mutation d'un gène sur le chromosome 1.

Mon histoire n'est pas très compliquée malgré qu'elle s'étale sur le temps. C'est à l'âge de 41 ans que j'ai décidé d'harmoniser mon état d'intersexuation avec mes souhaits d'existance, c'est  cette tranche de vie que j'aimerai évoquer avec vous car elle est représentative des difficultés ainsi que de  l'aspect social et culturel qui intéresse à un moment donné ou un autre le quotidien d'un intersexe. D'autre part cette période est également intéressante en ce sens qu'elle peut amener des éléments de réponses aux intersexes, proches et alliés qui me lisent.

Pour ce qui est de mon récit insistant sur le caractère bio-médical de ma variation intersexe, je reste à la disposition de toute personne qui désirerai en prendre connaissance en proposant une version adaptée. Pour ce faire il suffit de m'en faire la demande par courriel sur iwich.attitude@gmail.com sans oublier d'en motiver en une ou deux lignes le ''pourquoi''. 

Rétrospective
Utile pour comprendre la suite de mon parcours  ...

1978
J'épouse une femme.

1984 
Engagée en fin de contrat  depuis 3 ans dans une arme à caractère militaire, ayant été reçu aux brevets d'armes pour continuer en tant que titulaire de carrière, je suis astreinte à une visite médicale obligatoire en milieu hospitalier des armées.  C'est au cours de cette visite qu'il est mise en évidence une physiologie ainsi que certains caractères sexuels secondaires atypiques pour un homme, en occurence des taux sanguins d'hormones féminines très élevés, des glandes mammaires hypertrophiées et des testicules ectopiques en positions inguinales.

1995 Ayant repris depuis deux ans des études universitaires sur un cycle long au sein de la faculté des sciences de Montpellier, ma variation intersexe est à nouveau détectée lors de séances de travaux pratiques portant sur la mise en évidence des particularités propres aux cellules féminines (3).

1998
Je me sépare de mon épouse. J'enseigne les sciences de la vie et physiques en milieu scolaire en France.

1999 - 2001
Années charnières sur lesquelles je vais revenir en détail comme expliqué précedemment.

2002
Rencontre de mon futur mari et départ pour la Suisse. Création de mon premier atelier d'aides aux intersexes et aux transgenres sur Genève, l'AFATI - Atelier Francophone d'Aide aux Transgenres et aux Intersexes.

2003
Harmonisation de mon état d'intersexuation, chirurgie constructive, changement d'état civil au féminin. Mise en évidence du symdrome épididymo-müllérien.  J'enseigne les sciences générales en Suisse, je deviens également conférencière en matière d'intersexuations.

2005
Je me marie et la même année je quitte Genève pour les Pyrénées Ariégoises.

2006
Pleine compréhension  par les biologistes du mécanisme participant à la variation intersexe dont je suis porteuse (4).

2007 - 2013
J'assure une simple permanence téléphonique sur l'aide aux intersexes et leurs familles.

2015  Je crée l'Iwich - International Workshop of Intersexes Celia-Violaine Hebrard - objet du présent blog.


Période charnière

Décision de sortie du placard

C’est fin juin 1999 après une soirée qui me parut interminable, que je sus que ‘’Patrick’’ avait définitivement fini d’exister, plus rien ne me paraissait réversible. Mon corps et mon esprit d’un commun accord ne voulait plus du statu quo. Des seins hypertrophiés en passant par la plupart des caractères sexuels secondaires, perte de la pilosité, seins proéminents, fonte de la masse musculaire, taux œstrogènes, bref ma féminisation se cristallisait, s’imposait inéluctablement. Visiblement mon état intersexe clamait haut et fort son désir d’exister et de ne plus vivre l’interminable frustration !

Je décidais donc ma sortie du ''placard'' ...


Les ami.e.s en premier !

Contre toute logique établie qui aurait voulu commencer ce coming-out par ses propres parents je décidais d'en parler à mes ami.e.s. Contre toute attente et à ma grande surprise mes ami.e.s n’eurent aucun mal à accepter Violaine (5) certains d’entre eux allant même jusqu’à dire que pour eux ce n’était pas une surprise, qu’ils savaient depuis longtemps en m’observant que j’étais atypique à ce niveau, d’autres employèrent en parlant de moi le vocable ‘’d’androgynie’’.


Les proches ensuite

Au niveau de mes parents et proches ce fût plus compliqué. Des examens médicaux complémentaires  furent pratiqués sur ma personne, bien au-delà de la limite que je m’étais fixée comme étant acceptable. L’explication rationnelle est qu’au début des années 2000 l’intersexuation était encore largement perçue par le corps médical français comme étant une pathologie, scanners, caryotypes, analyses de sang, échographies, étaient la norme et furent mon crédo.

A vrai dire au début mon père admit difficilement ma variation intersexe, pour lui j’étais un garçon ‘’normal’’ point-barre tout le reste ne devant être que le fruit de mon imagination. Dans ce contexte ma relation père-enfant fini par se tendre, c’est lors du mariage religieux de ma sœur - je suis l’aînée de deux enfants - que le plus difficile pour moi s'imposa. En cette occasion mon père exigeât que j’occulte Violaine et que je ne parle à personne de mon changement de vie. Outre cela il me demanda de me vêtir en garçon avant et après la journée clé et ce tant que des membres de la famille seraient présent.

Ce moment fût très pénible pour moi car Violaine existait depuis plus d’un an en tant que telle, je m’étais entre autres débarrassée de tous mes effets vestimentaires masculins. Ceci me ramena alors à une expérience proche d’un vécu transgenre plus qu’intersexe, ce qui en un sens me fit prendre également conscience de la difficulté que pouvait représenter une transition dans le genre qu’elle qu’en soit son origine. Tentant de trouver un compromis satisfaisant  je me présentais le jour du mariage sous un aspect ''androgyne'' . Hélas mon idée et apparence manifestement ne plut pas du tout à mon père ainsi qu’à une partie des convives dont mon oncle paternel.

Je tentais lors de cette occasion d’expliquer à l’ensemble de la famille en quoi consistait mon état, ce qui n’empêcha pas la persistance des préjugés et quelques remarques non dissimulées. Ma sœur quant à elle ne rebondi pas en cette occasion, mais par la suite elle m’avoua qu’elle estimait que j’aurais pu faire un effort plus grand en donnant ''l’illusion''  que Patrick son frère était toujours présent, mais comme je lui expliquais plus tard, je ne pouvais plus vivre dans une illusion, ce qu'elle fini par admettre.


Mes enfants

Quoique  biologiquement  infertile à cause de ma variation intersexe , j'ai durant ma vie avec ma première femme était reconnu père par les liens du mariage de trois enfants dont deux filles et un garçon, je n'ai jamais civilement  contesté ce fait. Je ne rentrerai pas plus en avant dans la polémique de paternité qui lorsque je fût divorcée s'en suivi avec mon ex-femme et une partie de mon ex belle famille, cela n'amènerai rien de constructif au récit qui nous occupe, je préfère m'étendre sur le ''comment'' mes enfants ont vécu la révélation de  leur ''père'' intersexe..

Ma fille aînée présentant un handicap mental léger mit beaucoup plus de temps à assimiler la nouvelle donne que mes deux autres enfants pour qui ce fût cognitivement plus facile. A l'heure actuelle ma fille cadette et mon fils reconnaissent bien volontier qu'au final ils se trouvent affublés de deux mères dont une biologique qu'ils appèlent ''Maman'' et ''Célia'' pour moi-même. Quant à ma fille aînée elle m'appèle ''Vivie'' diminutif de Violaine, nous évitons toutes deux d'évoquer l'idée de ''père'', ayant trouvé par ailleurs chez le nouveau conjoint de mon ex-femme un père providentiel.


Et ma mère alors ?

Dans mon histoire je n’ai pas encore évoqué le rôle et l’attitude de ma mère, en fait c’est elle qui au moment crucial me permis de faire face et de débuter l'harmonisation de mon être tout en facilitant la compréhension de l’entourage. Nous en étions restés au fait que certains membres de ma famille et mon père acceptait mal mon intersexuation et que le climat familial devenait difficile à vivre. De mon côté j’habitais alors seule dans l’Aude, sur Lézignan Corbières et mes parents dans un petit village du Tarn. Après le mariage de ma sœur mon père ne me parlait presque plus, se réfugiant dans des phases de tristesses alternant avec des accès de colères nerveuses. Dans ces conditions ma mère s’inquiétait de sa santé et m’en faisait que peu confidences ne voulant pas m’inquiéter à mon tour.

Lasse de cette ambiance ma mère pris la décision un matin d'automne d’appeler l’endocrinologue qui me suivait au sein d’une équipe médicale spécialisée, en demandant à mon père de prendre l’écouteur afin de suivre la conversation. Elle se présenta comme étant une mère inquiète possédant peu d’informations sur sa fille Violaine ex Patrick. Très rapidement le praticien compris à quel niveau se situait la démarche de ma mère, laquelle lui confirma également que mon père écoutait la conversation : ‘’Votre enfant en fait votre fille est une hermaphrodite, elle possède des caractéristiques biologiques féminines et masculines, je vous confirme que l’état biologique qui la constitue ne relève pas d‘un caprice ou d’une lubie passagère. Dans votre intérêt et celui de votre enfant Violaine il est souhaitable que vous l’acceptiez telle qu’elle est, en fait telle que vous l’avez enfanté. Il serait vain et préjudiciable de forcer médicalement Violaine à demeurer dans un statut d’homme et ce pour des raisons physiologiques et psychologiques incontournables … ‘’ (6).

Cette initiative maternelle eut l’effet escompté, et ce même si mon endocrinologue mis l’accent sur un risque pathologique dans le cas d’un retour à mon statut antérieur. Sur le coup mon père venait de réaliser qu’il avait participé à la création non d’une ‘’monstre’’ ou d’une capricieuse mentale, mais d’une enfant comme les autres naturellement dotée de sa propre spécificité à la naissance. Nos relations s’améliorèrent alors sensiblement, mon père avait non plus une mais deux filles, bien sûr dans son esprit il perdait un fils, mais mère nature en avait décidé ainsi et tout était donc en ordre. L’initiative de ma mère me permis à mon tour de me décharger d’un fardeau aussi stupide qu’inutile à porter, partant de là je pus me consacrer à ce que finalement j’avais toujours souhaité, l’harmonisation de mon corps avec mon choix du genre. En 2003 je fûs construite et harmonisée au féminin selon ma volonté.


Aparté sur le respect de la nature humaine de l'intersexe, réflexion connexe

Il est à présent largement démontré que beaucoup de personnes intersexes désirent vivre en tant que telles, pour ce faire nombre de leurs revendications portent sur la demande d’un état civil ne mentionnant pas le genre ou portant une mention ‘’intersexe’’ ou sexe ‘’neutre’’, associant à cela le fait de ne pas vouloir bénéficier de chirurgies ‘’constructives’’ du genre standard homme ou femme, estimant que celles-ci leur feraient en quelque sorte perdre leur propre identité, que ces interventions soient librement consenties ou imposées. Cependant à contrario du plus grand nombre, j’optais en ce qui me concerne en toute liberté pour une harmonisation au féminin, me reconnaissant pleinement dans ce genre.


En conclusion de mon témoignage que puis-je dire ?

Actuellement forte de mon expérience de vie et malgré les suppositions des acteurs médicaux et des existants biologiques, je préfère évoquer mon intersexuation en termes de diversité permise et / ou voulue par la nature plutôt qu’en termes de pathologie. Toutefois, j’admets que même si mon vécu est positif sur les plans du respect de la volonté individuelle et des droits humains, il en demeure pas moins que de trop nombreuses personnes intersexes vivent dans la précarité, le déni, voir la franche opposition d’une société fortement binarisée et intolérante. Je pense particulièrement aux intersexes mineurs qui parfois dès la naissance sont chirurgicalement assignés à un sexe contre leur propre volonté, voir contre la volonté des parents. Partant du prétexte erroné que l’intersexuation est une maladie, trop de médecins, la plupart occidentaux, dégainent trop facilement leur bistouri ! Il est grand temps que ces pratiques d’un autre âge cessent, au profit d’un respect réel de la nature humaine.

La liberté d'être bien dans sa ''peau'' et de disposer de sa personne pleinement devrait être un droit inaliénable, hélas notre société demeure encore trop contraignante au niveau des droits de l'humain, notamment en état de minorité civile - droits du mineur - il serait temps d'y réflechir et d'agir avec justice !

Merci à vous tout.e.s pour votre lecture,

amicalement,

Célia-Violaine.


Renvois

(1) Les testicules ectopiques sont positionnés hors du scrotum et dans certains cas au même niveau que les ovaires chez la fille.

(2) Un caryotype mosaïque montre un mélange homogène de chromosomes sexuels XX et XY dans les tissus organiques. Un caryotype mosaïque chimérique XY/xx montre que certains tissus organiques sont constitués de chromosomes XX alors que d'autres tissus sont constitués de chromosomes XY avec prédominance de ces derniers.

Pour rappel les chromosommes XX assurent le déterminisme féminin et XY le déterminisme masculin  lors de la formation du foetus chez les mammifères.

(3) Sans rentrer dans une démonstration "ex-cathedra" les cellules féminines comportent dans leur noyau des corpuscules de Barr, les scéances universitaires de travaux pratiques de l'époque étaient destinées à observer et caractériser ces corpuscules.

Pour aller plus loin ...  Composé d’hétérochromatine (ADN désactivé) le corpuscule de Barr a été découvert en 1948 par le Docteur Murray Barr au Canada. Chez la femme le taux varie de 20 à 50 %, chez l'homme de 0 à 5 %, chez moi entre 20 et 30 % dans certains tissus comme l'épithélium buccal.

(4) Gène situé sur le chromosome 1 et qui empêche lorsqu'il est muté,  l'inhibition de la formation de la structure génitale femelle de l'embryon chez les mammifères possédant le gène masculinisant Sry.

(5) Au début de mon harmonisation je me prénommais "Violaine".

(6) Je peux affirmer que j'ai eut beaucoup de  ''chance'' à l'époque de tomber sur une équipe médicale compréhensive et surtout fine  dans l'art de la diplomatie !

Nous avons pris la précaution de vérifier si le témoignage de vie était libre de droits. Dans le cas où le témoignage était soumis à autorisation de diffusion nous en avons fait la demande expresse. 


Ma mini galerie photos ?


Cliquer sur l'aquarelle de mes 12 ans